Quelques mois que je devais publier cet article...
Un mémoire sur les modes de fonctionnement des FOOTSTOMPERS, et plus particulièrement sur ce qui a conduit le groupe a enregistrer un disque.
Le texte est signée Nathalie Cagnon. Un grand merci à elle!
Introduction .
Aujourd’hui, le champ de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) s’agrandit au gré d’expérimentations variées. Celles-ci prennent des formes administratives particulières (SCOP, mutuelles, associations loi 1901 etc. ...) pour bénéficier de singularités fiscales et essaient d’innover dans des modes d’échange non monétaires. Le flou juridique entourant la notion est encore très important et se confronte habituellement avec les lois du marché et de la libre concurrence. Les groupes financiers qui accompagnent maintenant depuis plusieurs années la vague de la mondialisation, occupent une place de plus en plus importante. Dans la culture par exemple , ils sont présents tant au niveau de la production (maisons de disques) que de l’édition (partitions , gestion des droits) , la diffusion (points de vente, spécialisés ou non , appareils pour lire la production musicale) et la promotion (quotidiens, magazines, radios, télévisions, internet). Leur objectif est la recherche de bénéfices maximum avec des moyens minimum. Petit à petit, cette démarche a entraîné une uniformisation et une standardisation de la production musicale, tant au niveau du contenu que de la forme.
Face à la difficulté, voire l’impossibilité pour des artistes de pouvoir vivre de leur art et de le faire partager et face au constat pour des citoyens qu’ils avaient de plus en plus de mal à accéder à des spectacles ou des pratiques culturelles de qualité et peu onéreux, de nouveaux systèmes économiques se développent dans ce secteur. Ils prennent des formes qui s’apparentent fortement à l’ESS et en comportent tous les principaux ingrédients. A partir de l’ exemple particulier d’un groupe de musique , les Chaotic Footstompers , représentatif de cette mouvance , nous verrons dans une première partie ce en quoi il se lie à une démarche d’ESS. Puis, dans une seconde partie, nous nous attacherons à réfléchir à l’intérêt de celle-ci et à sa faisabilité dans la réalité.
I En quoi cette expérience parle d’Economie Sociale et Solidaire .
1°) Un mode d’organisation particulier.
Dans l’industrie musicale (du développement d’artistes aux émissions de télé-réalité), les directeurs artistiques issus du milieu de la musique ont été remplacés par des professionnels issus des écoles de commerce. Les plans de carrière des artistes sont désormais étudiés à court terme, de façon à permettre une rentabilité maximale. Aucun projet social ou de développement culturel n’est mis en avant. L’objectif affiché est l’augmentation des dividendes de l’entreprise et de ses actionnaires, c’est-à-dire hors de “principes d’échange, de redistribution ou de réciprocité” [1] .
Pour les Chaotic Footstompers, le projet est convivial, citoyen et culturel. Son objet n’est pas le profit financier. Dans ce sens, le modèle associatif type loi 1901, à but non lucratif, s’est imposé au groupe. Il lui permet d’avoir un socle juridique, des adhérents qui partagent le projet et le légitiment, de la souplesse dans la gestion de fonds. L’association nommée “C KI K DI” est composée principalement à ce jour des membres du groupe, c’est-à-dire d’ “amateurs” (quatre personnes exerçant par ailleurs un métier différent du monde musical) et d’un professionnel (Auteur Compositeur Interprète -ACI- qui vit de sa création). Trois d’entre eux constituent le bureau. L’ACI, susceptible d’être rémunéré par l’association, ne peut en faire partie. La dynamique liant amateurs “bénévoles” à un professionnel (phénomène plutôt rare dans le milieu musical voire contre-nature, les deux catégories étant plus généralement en concurrence sur le “marché” du spectacle) pourrait dans l’avenir être plus significatif de l’évolution du domaine culturel vers le tiers secteur.
2°) Une expérience locale.
Le groupe est implanté localement et se présente comme vecteur de vie et de sociabilité à ce niveau. Face aux nouveaux mondes virtuels et multi médiatiques qui bannissent la musique vivante et les droits d’interprète (au profit de personnages synthétisés, aux voix produites par séquenceur, ou encore sonneries de portable), il revendique l’appartenance au monde réel, une implication solidaire dans celui-ci au travers notamment de sa participation au tissage de liens sociaux. Son initiative est citoyenne et responsable. Elle est locale, en réponse et conscience par rapport au global. L’évolution mondialisée a en effet pour une bonne part suscité l’engagement des membres du groupe à mettre en oeuvre une autre manière de vivre et de travailler, et la nécessité de l’autogestion comme moyen d’autonomie sociale, économique et intellectuelle. Le groupe a ouvert récemment un blog alternatif, sur serveur sans publicité, qui enregistre des connexions du monde entier (France, Argentine, Russie, Asie, USA...).
3°) Un nouveau rapport à la consommation et aux relations citoyennes.
Pour illustrer ce paramètre, nous nous attarderons plus particulièrement sur la partie reproduction des oeuvres. Dans le contexte mondialisé ce sont les majors qui définissent les normes et dominent. Par le biais de la technologie numérique, leurs coûts de production et de diffusion d’album (à condition d’être en volume conséquent ; d’où marketing et matraquage publicitaire) sont considérablement réduits. A ce jeu, les groupes locaux et les ACI ne peuvent lutter, si ce n’est en envisageant d’autres modes de développement et de contact avec des publics qui ne souhaitent pas tous être standardisés. Si le développement des NTIC les oblige à investir, en moyens et en temps, dans ce secteur (s’ils ne veulent pas être totalement exclus des circuits), ils les utilisent plus astucieusement et par recours à des réseaux, sans oublier qu’ils peuvent travailler à partir de matériels plus traditionnels qui offrent d’excellentes qualités techniques (malgré l’opinion répandue par les marchands que seul le neuf et l’ultramoderne est efficace).
Ainsi , dans les faits , l’enregistrement “maison” d’un album des Footstompers destiné à la vente est devenu possible , à l’aide de matériel analogique (réformé et vendu une bouchée de pain à l’époque où tous les studios d’enregistrement se convertissaient au numérique) et de partenariats : associatif (participation sur certains morceaux des membres d’une autre association, dans l’idée d’un partage d’expérience, de compétence et de convivialité) et public (qui sera évoqué dans la partie suivante). Un système de souscription, lancée prochainement auprès des circuits de fanzines, radios associatives et indépendantes, réseaux internet et relationnels, devrait permettre d’obtenir la mise de fonds, de remplacer un prêt bancaire, sans intérêt ni risque (tant au niveau du souscripteur que de l’association productrice). Pour les autres problèmes inhérents à la production de l’album (graphisme par exemple de la pochette), la mutualisation des moyens et le partenariat relationnel de chaque membre du groupe et de l’association apportent progressivement des réponses. La phase finale sera confiée à une entreprise régionale (réalisation du cd master) et nationale (pressage) pour des questions de volume, sachant que cette phase pourrait se réaliser localement. L’accent est mis sur un retour d’intérêt pour l’économie locale et une activation des potentiels.
II Intérêt et faisabilité .
1°) Un intérêt social et solidaire.
Deux objectifs ont présidé à l’initiative associative : d’une part , faire vivre un projet artistique qui rassemble des personnes différentes (du groupe de copains aux publics rencontrés) , d’autre part , permettre à l’ACI de faire connaître son travail et d’en vivre. Le projet mêle ainsi une dynamique sociale d’insertion professionnelle de l’un de ses membres à une dynamique sociale plus globale de vie, de liens au travers du support culturel (largement dépassé) pour atteindre à une véritable “utilité”. Celle-ci apparaît au niveau micro-économique: le projet développe les rapports de réciprocité entre les individus, il produit du patrimoine collectif, agit pour la culture et le territoire. Au niveau macro-économique, il ne contourne pas mais participe à l’économie générale, notamment par l’emploi de l’ACI qui, en recevant une rémunération, cotise et consomme et n’a pas besoin de recourir à l’assurance-chômage .
2°) Un projet intéressant le politique.
Au titre des politiques globales, ces expériences ne sont pas toujours valorisées. Pourtant, elles comportent des intérêts indéniables (cf paragraphe précédent). L’initiative de l’association a néanmoins rencontré l’intérêt du pouvoir politique local, au niveau d’une commune, Condat / Vienne. Celle-ci, suite au départ d’un de ses responsables du centre culturel municipal, était en difficulté de recrutement, ne pouvant supporter les charges financières du poste. Cependant, elle avait la volonté de faire vivre cet espace car consciente de son intérêt social. D’où son idée de recourir à des structures “intermédiaires” comme des associations ou personnes morales pour aider à l’interface sociale. Un partenariat s’est donc engagé, non sous forme de subvention, mais : dans un premier temps, d’une résidence de quinze jours dans le Centre Culturel de la commune, avec toute la logistique, afin de réaliser les enregistrements pour le disque (cf 2° du I) dans des conditions acoustiques optimales (hors de prix dans un studio classique). Dans un deuxième temps, le prêt par la commune de la salle de spectacle pour le lancement de l’album. La contrepartie est l’organisation du concert par l’association C KI K DI (qui en supporte l’encadrement et les frais tout en conservant le produit de la billetterie et de la buvette). Cela permet au lieu de continuer à vivre et de jouer son rôle social et culturel.
Conclusion .
Cet exemple d’initiative économique sociale et solidaire dans le milieu musical, atypique sur bien des points, n’en est qu’un parmi d’autres de plus en plus nombreux. Le groupe existe dans un circuit restreint mais très dynamique. Il a une totale liberté de choix artistique et de ton. La rémunération de ses créateurs est plus conséquente en regard du travail fourni, même si le volume vendu est sans comparaison avec les majors. L’ACI peut faire connaître son travail et en vivre grâce à l’engagement, la créativité, l’enthousiasme, le refus de la compromission et de la facilité des musiciens amateurs. Ceux-ci, grâce à ses conseils et à son expérience (arrangement des titres, dépôt auprès de la Sacem, conseils techniques, établissement du calendrier, crédit du professionnel lors de différentes démarches auprès des partenaires...) peuvent finaliser leur projet musical.
Au final il y a donc une valorisation de la création et du travail pour tous qui, d’autre part, profite à la collectivité entièr . Cette utilité-là est non quantifiable mais reconnue par la collectivité locale, dans les partenariats vécus et les retours du public. Malgré l’essor toujours plus important de l’économie de marché , et le désinvestissement progressif des politiques publiques, notamment concernant la culture, il n’est pas inenvisageable que dans les années à venir, cette mouvance contribue à une révolution dans le paysage culturel.
Bibliographie .
Danièle DEMOUSTIER L’économie sociale et solidaire S’associer pour entreprendre autrement . La Découverte/Syros 2001
Alain LIPIETZ Pour le tiers secteur L’économie sociale et solidaire : pourquoi et comment . La Découverte/La documentation française 2001
Roger SUE La richesse des hommes Vers l’économie quaternaire . Ed.O.Jacob 1997
[1] Principes spécifiques à l’ESS définis par Alain Lipietz dans son ouvrage “Pour le tiers secteur . L’ESS : pourquoi et comment” p.59